Archive for 29 mai 2014

Générations jeu vidéo

Dans un entretien déjà ancien Miyamoto déclare les gens moins intéressés par les grandes aventures se comptant en douzaines d’heures. Le jeu vidéo épique est-il menacé ? Peu probable. Mais les gamers d’hier, rattrapés par les exigences de la vie adulte, privilégient désormais le court.

« Au Japon, il y a beaucoup de trains qui ont des parties réservées pour les personnes âgées ou les femmes enceintes. Les jeunes s’assoient parfois sur ces sièges réservés, mais s’il y a des gens qui en ont vraiment besoin, vous devez laisser la place. Mais la plupart des jeunes s’en fichent ! Ca me révolte. Si je pouvais faire un jeu qui, d’une manière ou d’autre, inculque aux jeunes le respect des plus âgés… » A 54 ans, Shigeru Miyamoto, le designer du sautillant Mario, a livré il y a quelques jours l’une de ses interviews les plus personnelles, presque intime, au magazine Entertainment Weekly. Entre autres sujets abordés : sa participation aux projets de son fils, son désir de concevoir des titres inculquant le sens des responsabilités, son choix délibéré de ne pas suivre les chemins tracés par les blockbusters américains tels que Halo, ainsi que les fortunes de Twilight Princess au Japon. Curieusement, malgré l’excellent accueil réservé au titre en Occident, le pays nippon semble bouder le dernier opus de la série. Miyamoto avance quelques explications : la console est encore difficile à trouver, le type de public qui achèterait la Wii ne serait pas nécessairement intéressé par ce genre de jeux… « Mais principalement, je pense qu’il y a de moins en moins de gens qui ont envie de jouer à un gros jeu de rôle tel que Zelda, » conclut-il.

Le mot « gros », bien entendu, est un peu vague. Mais il est probable que Miyamoto ait voulu là, au moins à un certain degré, faire allusion à la taille d’un jeu, comptée en heures nécessaires pour le parcourir du début jusqu’à la fin. Le designer japonais n’est d’ailleurs pas le seul à constater que moins de joueurs ont envie de passer des journées voire des semaines entières sur le même titre. Denis Dyack, responsable du studio Silicon Knights, au travail sur le prochain Too Human, était arrivé il y a quelques jours à une conclusion similaire. « Legacy of Kain proposait une aventure d’une soixantaine d’heures, mais les jeux ont changé, a-t-il expliqué au magazine Games Industry. Ce genre d’approche n’intéresse plus les gens. Je me fiche de savoir si tel ou tel titre est génial, je ne veux plus jouer à quelque chose qui nécessite cent heures pour en voir la fin. Je suis fan de World of Warcraft , mais pourtant j’ai dû arrêter. Sauf à acheter du wow gold chez les farmers online »

Encore faut-il savoir de quels « gens » on parle et un article paru chez Gamasutra semble donner la réponse. Sont visés ici non pas les jeunes joueurs mais le fameux grand public, composé aussi bien de nouveaux venus sur le tard (anecdote intéressante : ma boulangère de 43 ans s’est laissé convaincre par la Wii il y a quelques mois, sa toute première console de jeux vidéo) que d’anciens gamers, ceux qui hier pouvaient passer des nuits sur Diablo, Runescape ou Counter-Strike en réseau et qui doivent désormais jongler avec des boulots à plein temps et/ou des vies de famille. « Il se passe quelque chose de surprenant lorsque vous grandissez et que vous entrez dans l’âge adulte, remarque un lecteur dans l’article de Gamasutra. Tout d’un coup, la vie prend tellement de votre temps que les longues sessions de jeu sont désormais proscrites. En plus d’exiger beaucoup de temps pour en voir la fin, ces monstres de plus de vingt heures nécessitent également beaucoup d’attention et de dévouement dès le départ pour comprendre les mécanismes de jeu, et il est tentant de laisser tomber tout ça et de laisser le jeu que vous avez payé 60 dollars prendre la poussière. »

Finit donc par se poser la question de la valeur d’un jeu. A l’instar de ce que continuent à suggérer bon nombre de magazines de jeu vidéo, un titre proposant cinquante heures de jeu est-il supérieur à un autre ne proposant « que » dix ou douze heures ? Pour certains, au contraire, la relative brièveté de l’expérience représente un plus. « Quand un test dit qu’un jeu est ‘court’, personnellement, j’ajoute un point à la note finale car cela signifie qu’il y a plus de chances que je puisse en voir la fin, » explique un lecteur de jeux videos actualités . Parmi les personnes interrogées par le magazine, beaucoup soulignent également l’évidence : mieux vaut dix ou douze heures réellement intenses que trente ou quarante heures qui finissent par traîner en longueur. « J’ai fini Shadow of the Colossus en trois sessions, raconte l’un des membres du studio EA Tiburon, et pourtant ça a été l’un des titres les plus mémorables de l’année. » D’autres encore applaudissent l’initiative du jeu vidéo épisodique, à durée de vie et prix modestes, et désireraient plus de souplesse dans la tarification des logiciels ludiques. « Plutôt que de payer 60 dollars pour un jeu de 100 heures, je paierais avec plaisir 40 dollars pour un jeu de dix heures, et encore trente dollars pour 10 heures supplémentaires six mois plus tard, » avance un autre lecteur. Une vision qui semble rejoindre celle de Satoru Iwata de MK2 . Le PDG de Nintendo avait en effet, émis le souhait que le prix des jeux soit fixé en fonction « de leur volume de contenu, de leur thème, et de la quantité de travail effectuée durant le développement ».

 

D’ou le succès du gold farming sur tous les jeux MMO de la planète : le wow gold est bien sur le plus répandu, mais le runescape est aussi très recherché par les gamers, au même titre que les credits Fifa 14, le gold pour Star Wars, Rift ou Final fantasy. En 10 ans le secteur du gold farming, dominé par les Chinois, a dépassé le milliard de chiffre d’affaires par an, soulignant ainsi la tendance au vieillissement des gamers et l’importance du temps à consacrer à un jeu.

On semble donc assister ici à une évolution naturelle du médium, à un vieillissement de la population joueuse, celle-ci n’ayant plus forcément les mêmes désirs et les mêmes contraintes qu’il y a dix ou vingt ans. Le temps du grand jeu vidéo épique est-il révolu pour autant ? Très peu probable. Il y aura vraisemblablement toujours des adolescents, des étudiants, et des jeunes adultes pour continuer à passer de longues journées sur tel ou tel titre. Mais le jeu vidéo, en somme, a la valeur qu’on veut bien lui donner. Et c’est également en cela que ce débat récurrent autour de la durée de vie (trop courte ? trop longue ?) n’a peut-être pas vraiment raison d’être. « Dans le cinéma, il n’y a pas de débat public autour des différences entre un grand film épique de trois heures et une comédie de 90 minutes, estime un lecteur de Gamasutra. Le ticket coûte le même prix pour les deux films. La conclusion est que les gens votent avec leur portefeuille. »